Dualité numérique !

Il est aujourd’hui difficile d’échapper aux publications d’études reflétant la croissance exponentielle des technologies numériques ! On y constate notamment que le nombre d’abonnés à Internet bénéficie d’une croissance à deux chiffres entre 2010 et 2012, et que l’internet mobile tient la corde avec une hausse de près de 40% ! Pour autant, la Commission Européenne vient de révéler qu’un quart de la population européenne n’a encore jamais utilisé internet ! et que les PME ne profitent que peu de la toile pour doper leur potentiel marketing.

De la même façon que l’on constate de tels écarts en termes de répartition des usages numériques, on commence à ressentir une autre dualité : certes « le numérique » est porteur de croissance : de nouveaux métiers, de nouveaux business models, une nouvelle économie des matériels et services numériques, mais quid de l’humain ? N’est-il pas en train de « fondre » au profit d’une consumérisation IT ? Peut-t-il véritablement demeurer humain ainsi « prothésé » de mémoires et autres prolongements numériques ?

Dualité, car certains affirment cependant que l’Homme, avec une grand « H », n’a jamais été aussi sollicité pour participer, donner son avis via les médias sociaux externes et internes à l’entreprise, n’a jamais été aussi impliqué à l’évolution de la société qui l’entoure… L’informatique, les médias, les relations sociales ont perdu leur verticalité pour devenir interactifs. L’enseignement, la formation, pourtant généralement parmi les derniers bastions des us et coutumes sociétaux, commencent à frémir devant la pression exercée par les outils numériques : tablettes, e-learning, serious games… En effet l’informatique s’y installe peu à peu comme une science à part entière et plus seulement comme un outil entré sur la pointe des pieds, pour ne pas dire à corps défendant, au sein des établissements scolaires !

Dualité toujours, car on peut se demander si l’on doit se réjouir ou s’inquiéter quand les terminaux mobiles, toutes ces applications intelligentes qu’ils renferment, trament une sorte de « toile invisible » connectée sur laquelle nous évoluons, tant sur le plan privé que professionnel. La disparition des « fils » attachant aux murs nos outils a-t-elle créé liberté ou dépendance ? Le haut débit qui nous relie si prestement à l’information « universelle », mais aussi à nos relations personnelles et professionnelles d’un bout à l’autre du monde, a-t-il profané notre intimité ou au contraire effacé distances et obstacles, établi des passerelles autour de nos « iles désertes » ?

Michel Serres rappelle que depuis que le monde est monde et surtout que l’humain l’habite, celui-ci a toujours dû « perdre » pour « gagner ». Il explique par exemple :

« À l’âge de la communication orale, l’homme avait de la mémoire. Quelqu’un parlait, le poète, l’aède homérique chantait et aussitôt l’ensemble des gens qui écoutaient étaient capables de rechanter ailleurs le texte d’Ulysse ou d’Achille qu’ils avaient entendu. Puis soudain arrive l’écriture. Dès lors, les gens à qui l’ont fait un cours se mettent à prendre des notes… Pourquoi prennent-ils des notes ? Parce qu’ils n’ont plus de mémoire. La mémoire était dans leur corps. Question : où est leur mémoire ? Réponse : sur le papier. Sur la tablette cunéiforme… Les prédécesseurs de Montaigne savaient par cœur Virgile, Tacite, Homère… Arrive l’imprimerie. Tout d’un coup, ce qu’ils savaient par cœur se trouve dans les bibliothèques. Avec l’invention de l’écriture, l’homme a perdu la mémoire, mais il a gagné, en utilisant ses facultés libérées pour inventer des machines et les sciences expérimentales… Les facultés cognitives, facultés d’esprit deviennent des objets. C’est une transsubstantiation ! Les nouvelles technologies ont des répercussions fondamentales sur nos facultés cognitives parce que, précisément, il y a ce mouvement d’externalisation des facultés cognitives qui deviennent plus objectives ».

Perdre pour gagner… certes, mais perdre n’est-ce pas toujours un peu douloureux ?

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